Les œufs dans la sacoche

Ma joie du matin ce sont les œufs brouillés que je peux faire et poivrer en 2 minutes top chrono. Il parait qu’il faut les cuire feu éteint dans la poêle bien chaude. Je les accompagne avec un peu de beurre salé pour honorer la laiterie à 200 mètres de là, puis je sirote une chicorée café. Aujourd’hui je vais à Melle, et je suis prêt à partir pile pour le levé du soleil. On peut le deviner, c’est exceptionnel, avec la brume qui filtre quelques rayons orange et violet.

Je suis plutôt bien équipé maintenant, avec une tente, un hamac souvent, un duvet chopé pour pas cher à la Recyclerie et des sacoches pour transporter le tout. Surtout, j’ai trouvé dans la cave de la grand-mère un réchaud de camping, ancienne génération, bien lourd et imposant, mais en état de marche et prêt à cuire ma semoule. J’hésite, je n’ai jamais pédalé et voyagé en trimbalant du gaz, un briquet et une casserole. Avant ça, je suivais à la lettre la théorie fameuse et fumante de l’œuf dans la sacoche.

Quand on clipse ses bagages sur sa randonneuse ou son gravel carbone, je crois que l’on essaie d’optimiser au mieux le poids, la place tout en étant indépendant dans son voyage. Pourtant, et à l’inverse de l’indépendance, je crois qu’il n’y a rien de mieux que de devenir autonome en se rendant dépendant de ce qui nous entoure. Alors je suis persuadé que rajouter dans sa sacoche un œuf ou carrément la boite de six pour les gros petits-déjeuners, c’est la meilleure idée.

L’œuf menace de se casser à tout moment mais il nous oblige surtout à faire attention à lui. On n’a pas le choix que de le bichonner et de prendre grand soin du vélo, de son voyage, de ce qui nous entoure. Je pense à toi le panneau d’entrée de lieu-dit, noir en italique blanc, que j’ai frôlé d’un peu trop près.  Mais surtout l’œuf est un excellent moyen de rencontrer du monde, car il faut toujours un prétexte. Bonjour, excusez-moi de vous déranger, est ce qu’il serait possible de faire cuire un œuf chez vous ? Ça interpelle, ça fait sourire et ça rend sympathique. Pendant les 10 minutes nécessaires pour porter l’eau à ébullition puis les 6 minutes de cuissons pour un œuf mollet ou bien de nouveau 10 minutes pour un œuf dur, j’ai le temps d’écouter les anecdotes de mon hôte.

On découvre une nouvelle cuisine avec ses habitudes de rangement même si la poubelle sera toujours sous l’évier. On remarque les détails qui font la vie de chacun·e, souvent un cadre photo sur le vaisselier ou un magnet de Cuba sur le frigo. L’eau bout déjà et je sais encore à peine ce que font les enfants, ou bien si le mari rentrera ce soir ou si il a fait de sa femme une veuve. La discussion se poursuit généralement alors que l’on pourrait déjà dépiauter nos œufs sans se brûler les doigts. Il arrive que l’on me propose la chambre longtemps inoccupée au bout du couloir mais sinon je file tendre mon hamac, au bord de la Sèvre de préférence. Posté à son balcon de pavillon, on regarde le départ  du cycliste avec son vélo dring dring. Je sais que je dois attendre pour que les prochains virages me cachent et que la porte se claque. En partant, j’ai discrètement remarqué le 18 collé sur la boîte aux lettres que je m’empresse d’enregistrer quelque part sinon je vais oublier. Ça tombe bien j’ai encore quelques timbres que je pourrai envoyer dans la semaine en guise d’énième remerciement.

J’ai du mal à sortir de mon cocon confort 0°C, mais ces œufs cuits la veille sont de nouveau la petite joie du matin.

Echiré (79410), le 11 avril 2024.